S’il existe un festival qui rassemble et fédère une communauté autant de passionnés de musique que de non-initiés, il figurerait en pôle position pour incarner l’éclectisme à la française. 43 ans déjà que le Printemps de Bourges ouvre la saison des manifestations culturelles festives estivales. Un nom emblématique qui aura lieu du 24 au 29 avril prochain en plein centre de la France, où artistes internationaux et jeunes pousses locales se partageront l’affiche. Rencontre avec Jean Michel Dupas, l’homme qui se cache derrière la programmation depuis 2005, aujourd’hui directeur artistique. 

La rédaction : Le Printemps de Bourges, quésaco ?

J.M.D : Pour faire court, le Printemps de Bourges, c’est le premier festival de musiques actuelles françaises. Il existe depuis 43 ans et a été créé en 1977. Bien sûr, il représente une carte de visite importante puisqu’il s’agit d’un festival généraliste. L’idée avant tout est d’apparaître comme une photo du paysage de la musique actuelle à l’instant T. On essaie de brasser et de fédérer un large public en étant le plus éclectique possible. Autre particularité : c’est un festival axé sur les découvertes. Pour cette édition, il y aura plus de 140 groupes présents, dont une vingtaine d’entre eux connus et réputés. Après, les ¾ sont des artistes qui ont juste un premier album à présenter ou parfois seulement un EP à leur actif. On souhaite vraiment rester fidèles aux origines du festival, orienté sur la contre-culture. A l’époque, l’objectif était de promouvoir des artistes qui ne passaient pas à la radio et de montrer qu’une autre scène existait avec cet état d’esprit de défrichage et de liberté.

Jean-Michel Dupas, le directeur artistique du Printemps de Bourges 2018.

Jean-Michel Dupas, le directeur artistique du Printemps de Bourges 2018.

Depuis 43 ans, le Printemps de Bourges s’est imposé comme LA manifestation qui ouvre officiellement la saison des festivals. Alors, à quoi peut-on s’attendre pour cette nouvelle édition ?

A l’inverse d’une majorité de festivals qui ont lieu en plein air, le Printemps de Bourges investit une dizaine de lieux fermés. En fonction des salles, la capacité varie de 200 à 8.000 places pendant 5 jours pour s’adapter au mieux aux souhaits des artistes et aux attentes des festivaliers. On compte bien sûr sur quelques têtes d’affiche pour ouvrir le festival, comme Orelsan, Big Flo & Oli, Laurent Garnier ou Damso. Mais notre volonté première est de faire découvrir les nouveaux talents sur des plateaux de scène ouverte à notre public. Aujourd’hui, le Printemps de Bourges rassemble la plus grosse concentration de professionnels de la musique (programmateur, éditeur, journalistes) avec plus de 2.000 accrédités pour l’occasion. Il s’agit autant d’un festival pour les pro que pour le grand public.

Le point culminant de la semaine est le Happy Friday. Il s’agit en fait presque d’un festival dans le festival autour d’un plateau électro pop-rock le vendredi. Le samedi, la programmation est beaucoup plus orientée électro-techno. On sait que ces deux soirées parlent aux gens, c’est pourquoi on a mis en place un pass weekend pour répondre au mieux aux attentes des participants.

Un autre temps fort que l’on aime tout particulièrement allie la musique et la littérature pour promouvoir la jeune génération française lors d’animations. Bien sûr, petits et grands sont conviés à participer à ce fil thématique et créer ainsi des passerelles entre les générations et les disciplines.

Et enfin, cette année nous avons voulu rendre hommage à ce grand monsieur qu’est Léonard Cohen. Nous travaillons depuis plusieurs mois sur un spectacle éphémère qui se tiendra dans la magnifique cathédrale de Bourges. C’est peu dire que ce sera un moment chargé en émotions. C’est un énorme challenge puisqu’il a fallu coordonner des artistes français et internationaux et les mobiliser pendant des semaines pour qu’au final, cette effervescence ne dure que quelques minutes.

Le Printemps de Bourges réunit chaque année des dizaines de milliers de festivaliers prêts à découvrir les talents de demain.

Le Printemps de Bourges réunit chaque année des dizaines de milliers de festivaliers prêts à découvrir les talents de demain.

Plus de 140 noms sont annoncés pour cette année. Ça reflète le foisonnement de la richesse musicale en France et à l’étranger. Comment faire pour sélectionner les artistes qui se produiront au Printemps de Bourges ?

La programmation d’un tel événement se réfléchit dès l’été suivant le festival. La priorité est toujours de boucler les têtes d’affiche dans les grands lieux comme la salle W ou le 23. Ensuite, le choix se fait entre les trois programmateurs et directeurs artistiques du festival, en se basant sur un principe simple : il doit y avoir consensus et approbation à l’unanimité. Pour cela, on écume des festivals de découvertes à l’étranger, que ce soit en Hollande ou à Brighton en Angleterre. Ce travail de repérage de longue haleine nous permet d’établir un premier tri, on dissèque, on écoute. Ensuite, on contacte un à un les producteurs, les labels et les tourneurs pour connaître les disponibilités des artistes qui nous intéressent. Evidemment, le choix n’est jamais facile puisqu’on met un point d’honneur à avoir le plus large d’esprit possible. Quand la passion est là, le résultat est généralement au rendez-vous.

La musique, c’est une histoire de passion. Une anecdote qui a marqué ton expérience professionnelle à partager ?

Le lancement de la soirée Rock N’Beat a été particulière pour moi comme pour le festival. On avait envie de mélanger le rock et la musique électronique. Quand on évoque cette alliance maintenant, ça parait logique, mais il y a quelques années c’était loin d’être acquis. Tout a commencé avec le groupe Justice que l’on suivait et qui était totalement inconnu. Ils ont joué dans des salles de 200, puis 500, puis 1.000 places et un beau jour, ils ont explosé aux yeux du monde. A ce moment, on avait déjà booké le mythiques groupe The Hives et on s’est lancer le pari de pouvoir rassembler lors d’une même soirée les deux communautés de fans. La morale de l’histoire, c’est qu’on se rend compte qu’avant, c’était nous qui voulions mettre des barrières alors qu’il fallait créer une émulation au sein des publics. Ça fait dix ans que ça dure désormais et le succès ne s’est toujours pas démenti.

La soirée techno Rock N’ Beat accueillera des pionniers comme Laurent Garnier ou Nina Kravitz. Derrière, de nombreux DJ se bousculent et tentent de se faire une place. C’est quoi l’astuce pour jouer sur la même scène que les grands au Printemps de Bourges ?

Passez par le dispositif Les iNOUïS. Il se déroule dans les 30 régions de France et au avec une sélection draconienne. Ce tremplin s’adresse aux groupes ayant 5 ans d’existence qui jouent devant plusieurs jurys successifs. Ensuite, 30 jeunes artistes sont sélectionnés et se produiront tout au long de la semaine parfois pour la première fois devant un public ou avant leurs groupes dont ils s’inspirent. Le succès des iNOUïS ne s’est jamais estompé depuis sa création. Cette année, une quinzaine de noms désormais réputés sont passés par les iNOUïS. On peut mentionner Ash Kidd, Maestro, Petit Fantôme. Le plus simple est de prendre son courage à deux mains et de s’inscrire pour la prochaine édition en fait.

Le PDB est notamment renommé pour son dispositif national de repérage de nouveaux talents artistiques avec les iNouïs. Après Eddy de Pretto, Ash Kidd, Petit Biscuit ou encore Thylacine, sur qui doit-on mettre un billet dans la sélection 2018 ?

C’est une vaste et difficile question. On a des idées mais les deux prix sont décernés par un jury, dont le président n’est autre que Dan Levy, le producteur et moitié de The Dø. Autour de lui, on retrouve une panoplie de professionnels de la musique qui recouvrent un large éventail des professions du secteur. C’est donc eux qui vont décider qui seront les stars de demain en quelques sortes. Et pour être franc, c’est vrai qu’ils se sont rarement plantés. Pour l’instant, c’est difficile de sortir un seul nom. Lord Esperanza en hip hop et Terrenoire en chanson nous ont fait très forte impression. Pour la sélection, Apollo Noir et son univers presque expérimental et le jeune DJ Azur sont des artistes complets et très intéressants. Encore une fois, ce n’est qu’un avis personnel mais ce n’est pas pour cela qu’ils marqueront le jury.

L’audience du PDB est cosmopolite et intergénérationnelle. On fait comment pour réunir des publics si différents dans une ville en plein centre de la France ?

Ça reste un grand mystère. Comment un ville de mois de 50.000 habitants arrivent à attirer tant de monde ? Si on devait prendre une comparaison, il faut se dire que le nombre de festivaliers équivaut au nombre d’habitants dans le département. Les locaux sont bien évidemment présents tout au long de la semaine du festival, mais on observe un intérêt de plus en plus fort auprès d’un public plus éloigné. Notre passé et notre renommée représente évidemment un facteur important. A l’origine, il s’agit d’un rendez-vous dédié aux professionnels, pour promouvoir de jeunes artistes. Cette ambition de tremplin musical pousse les publics à venir voir des projets qu’ils n’ont jamais vu auparavant. Le fait qu’on soit la première manifestation de grande ampleur de l’année pèse également dans la balance. On va se pencher encore plus sur la question, promis.

L’égalité hommes-femmes est un débat qui fait couler beaucoup d’encre en ce moment. Le Printemps de Bourges semble s’être engagé à promouvoir davantage les artistes féminines. Quel message peut faire passer un festival de musique à ce sujet ?

On a voulu rendre hommage à la Femme avec un grand « F », notamment à travers nos expositions et nos conférences. Il faut mettre la femme au cœur de la création musicale autant que dans les autres domaines sociétaux. En 2017, il n’y avait que 13% de femmes inscrites à la SACEM. Ce faible taux se traduit sur le papier par beaucoup moins de projets féminins que masculins. Attention, il ne s’agit pas non plus de faire de discrimination positive. Mais c’est vrai que cette année s’y prêtait particulièrement. On s’était fixé entre 35% et 40% d’artistes et de groupes féminins. On a largement atteint cette ambition qu’on sera à plus de 50% sur l’ensemble du festival.
La première chose à dire donc, c’est que c’est possible de proposer des événements paritaires. Et plus les autres festivals s’engageront, plus les jeunes filles oseront se lancer. La parité va augmenter naturellement. Le déclencheur principal sera la libération de la parole sur les radios, les télévisions, les salles de concert qui feront davantage confiance aux projets féminins. En France, on a cette chance d’avoir des jeunes et des moins jeunes créatifs bourrées de talents, alors autant en profiter.

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La ou les pépite(s) du moment que tu ne peux t’empêcher d’écouter…

(Rires) Il y en a beaucoup. Le projet qui m’a impressionné vient d’un artiste qui va faire parler ces prochains mois qui s’appelle Tshegue. C’est un mélange d’afro-punk-electro qui donne un live parfumé et coloré vraiment entraînant.


Le trio Dream Right est très bon aussi. Makame m’a également marqué d’une excellente façon. C’est un artiste sud africain installé en Angleterre avec un look androgyne et une voix sensuelle qui varie entre un mélange de soul, de pop et d’électro.

Enfin, plutôt du côté de la pop-rock, les tout jeunes artistes de Sons of Raphael peuvent être la relève de la mouvance made in UK. Ils vont sortir leur premier album en 2019 mais déjà très prometteur. Ce sont mes principaux coups de cœur de l’année, mais j’en oublie certains obligatoirement…

L’instant promo pour le mot de la fin…

Le festival fête cette année ses 43 ans d’existence, ce qui correspond à un âge de raison. Mais il est important pour nous de conserver une âme d’adolescents.Quelque part, le Printemps de Bourges est l’un des plus vieux festivals de musique en France mais qui a su rester enfant. Alors venez découvrir de très jeune artistes qui feront l’actualité de demain !

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